Le Bagage c'est l'aventure sans l'aventure !

La majorité des pèlerins portent leurs sacs à dos et même s'ils le trouvent un peu lourd de temps en temps, ils s'en accommodent et tirent de cet exercice en fin de compte un certain plaisir, voire une certaine fierté. Ils sont autonomes et de " vrais pèlerin " !

Nous voici dans le cœur du sujet : le pèlerin ne portant pas son sac à dos ne serait-il pas un vrai pèlerin ? Bien souvent quand ce sujet est abordé s'installe comme une gêne dans le dialogue. Disons de suite que la volonté de définir le " VRAI " pèlerin finit inéluctablement pas aboutir à toutes sortes d'exclusions, ce qui est à l'opposé de ce que le " vrai " pèlerin est censé penser, vu qu'une de ses premières qualités théorique est la tolérance…

Donc nous n'aborderons pas le sujet sous cet angle.

Que chacun fasse comme il l'entend, c'est la seule position acceptable !

Cependant, plutôt que de les montrer du doigt (ceux qui ne portent pas leurs sacs) tentons de leur dévoiler tout ce qu'ils ratent en ne pratiquant pas cet exercice et surtout tentons de leurs faire remarquer le décalage dans lequel il se place quand il s'agit de faire porter des valises de 20 kg et plus ! C'est comme s'ils allaient jouer au ping-pong en amenant leur raquette de tennis ! Comme un décalage !

Un jour, un peu fatigué, cela m'arrive aussi, j'ai eu cette réflexion : " avec cette valise…on dirait que vous allez à New York ! " et la dame m'a répondu : " ben quand j'y vais c'est celle-là que je prends !". Eh oui ! Mais elle portait quand même son sac à dos ! Je m'interrogeais alors, intrigué, par ce que l'on pouvait bien transporter dans une telle valise pour faire le chemin.

D'autres diront " ah les femmes… ", mais non, les hommes c'est la même chose…surtout quand c'est leurs femmes qui préparent les bagages…(ne m'en voulez pas…c'est juste un peu d'humour…lourd ! tout le monde sait qu'un homme ne sait pas faire de valise !)

Vous aurez compris que je prends le phénomène par le biais du sourire et de la dérision, car il n'y a pas matière à faire du drame ni aucune place pour une révolte : certains hospitaliers en sont au point de réfléchir à la possibilité de ne plus accepter ce type d'équipement !

Il faut effectivement comprendre que l'ambiance et l'espace se retrouvent vite encombrés par de tels paquetages…

On dit souvent que le pèlerin porte un sac d'autant plus gros qu'il a une " vie " chargée, comme pour essayer d' expier d'hypothétiques fautes graves….(rassurez-vous ce sont des bêtises…), c'est le syndrome du l'autopunition bien connu du pèlerin : plus c'est dur et difficile, plus c'est bon de souffrir ! (encore des bêtises)

Un jour que l'on faisait remarquer à un pèlerin d'un certain âge et à l'accent du sud sympathique le poids de son sac en lui demandant ce qu'il avait à se faire pardonner il eut cette réponse : " ah si tu savais…c'est au moins deux sacs qu'il faudrait que je porte… " Sur le chemin quel rapport existe-t-il entre notre vie quotidienne et notre sac à dos ?

Notre vie moderne est consommation, accumulation, capitalisation, prévoyance, sécurité, apparence, attitude, démonstration…

Le chemin lui est dénuement et simplification.

Il s'agit tout simplement de mettre un pied devant l'autre pour aller au bout du monde, dans le plus simple appareil pourrait-on dire, en vue d'une espèce de renaissance au monde de la relation humaine sans fard ni bagage.

Il s'agit de vivre l'instant de la rencontre avec les autres mais aussi de la rencontre avec soi-même ! Eh oui cela arrive de temps en temps et d'une manière bien plus rude et enrichissante que celle proposé par notre miroir. (Celui qui est dans la valise bien sûr)

Il s'agit de comprendre que l'on a juste besoin des autres et d'amour pour être heureux, que notre paquetage ne nous sert à rien dans cette quête sinon de nous encombrer ou d'afficher autre chose que nous même.

Si un psychiatre nous soumettait à un test d'associations d'idées, au mot " gîte " je répondrais " chaussures ou sac à dos " et au mot " hôtel " " valises et voiture "

Il est remarquable de constater que le volume des bagages est directement proportionnel à l'importance du groupe, autrement dit, plus il y a de monde dans un groupe, plus les bagages sont gros ! Pourquoi ?

Autre relation, plus le séjour est long, plus volumineux sont les bagages ! Ceci se comprend mieux bien que, sur le chemin, partant pour trois jours ou quarante-cinq, je prends le même sac !

On peut définir une hypothèse de réflexion sur le chemin par cette équation : " groupe = bagages "

. De là, qu'insupporte-t-il à certains hospitaliers, les bagages ou les groupes ? Il est à noter en guise de réponse que les groupes sans bagages sont très bien intégrés dans le milieu des pèlerins. Evidemment qui dit groupe dit " dynamique de groupe " (le psy est toujours là) et donc, meneur, suiveur, râleur, organisateur, perturbateur, amuseur, chanteur… heureusement, mon ancien statut est celui de " manageur " et j'ai toujours une certaine tendresse voire reconnaissance quand un groupe me fait l'amitié de partager ses instants. En échange je les accueille volontiers dans mon monde de pèlerins.

Cela voudrait-il dire que magnanime du haut de ma splendeur je fasse la distinction entre vrais et faux pèlerins ? Il est temps de définir ma conception du pèlerin. Pour ce faire je me revendiquerai de l'étymologie du mot : " pérégrinus " (latin) = étranger et un peu plus tard, celui qui est de passage (peut être seulement sur cette terre d'ailleurs et provisoirement). Nous avons en France une expression oubliée s'agissant de quelqu'un que personne ne connait, on dit de lui : " mais c'est qui ce pèlerin ! " Donc pour moi, et que cela soit bien clair, toute personne qui vient dormir à la maison étant sur le chemin et que je connais pas, est un pèlerin, sinon, c'est évident, si ce n'est pas un ami, c'est un futur pèlerin!...(je suis naturellement enthousiaste et persuasif). J'essaye de l'accueillir de mon mieux. Bagages ou pas bagage !

Maintenant ces bagages il faut les porter ! Deux options se présentent : la société de portage ou la voiture suiveuse. Eh oui, on oublie souvent quand on parle de groupes, de bagages et de " vrais " pèlerins, on oublie la voiture ! A ce point nous ne sommes plus très loin du bus, de l'autocar… et tant qu'à râler…râlons pour tout…dans un méli-mélo de rouspétances !

Il faut faire un peu de tri dans ces frustrations car, c'est étonnant, elles sont légitimes !

Il nous faut donc comprendre pour accepter. Le chemin tout seul d'une seule traite avec son sac vous apprendra qu'en vérité il faut d'abord accepter pour mieux comprendre !

Le pèlerin seul et qui ne réserve pas, arrivant dans un gîte où il n'y a plus de place est en droit de se demander pourquoi. Parce qu'un groupe à réserver, parce que d'autres pèlerins partis plus tard que lui ont pris l'autobus, parce que la voiture suiveuse à retenue les places etc.. Pleins de bonnes raisons en vérité qui ne sont pas du tout pour le ravir.

Eh oui, le chemin n'est plus ce qu'il était…conclura-t-il !

Voilà, nous sommes arrivés au fond du " problème " ! Du problème du point de vue de ce pèlerin, pas du mien il s'entend. Au gîte j'ai ce que j'appelle mon " SOS pèlerins ", il s'agit de trois lits au grenier que j'utilise exclusivement pour ne pas laisser quelqu'un dehors. Je ne laisse jamais partir un pèlerin, quand le gîte est complet, sans lui avoir trouvé une solution. Je rappelle que nous sommes à Cahors, dans une ville, donc des solutions il y en a ! (deux associations font un formidable travail dans ce sens, l'octroi et sur les chemins de Compostelle). Dans un hameau isolé de campagne, ce ne serait pas la même chose ! Mais enfin, soyons lucide, sur les quelques 10 000 pèlerins fréquentant la voie du Puy et les quelques 170 000 le camino Frances, combien n'ont pas trouvé de solution pour éviter une nuit à la belle étoile ? Et puis serait-ce si dramatique ?

En fait de chemin qui n'est plus ce qu'il était, c'est d'un chemin idéal tel que je le voudrais et que je ne trouve pas (ou plus) dont il s'agit.

C'est le sens de la vie, de l'histoire, du chemin, que d'accepter que nous même ne soyons ni ce que nous aimerions être ni ce que nous avons été !

Alors quelles sont les solutions ?

La première est d'accepter et de rester dans la confiance, cela nous fait un bien incroyable. D'autant que la providence s'en mêle et souvent nous laisse ébahis à presque devenir mystiques !

La seconde est de partir hors des saisons d'encombrement.

La troisième est de changer de chemin : voie d'Arles, Vézelay, Paris, via de la plata, camino del norte….etc.

L'aventure, ce chemin est une vraie aventure humaine à notre portée, qui va nous, non pas nous changer, mais nous révéler à nous-même et aux autres. Mais pour ce faire, l'aventure doit être l'aventure et si nous sommes en groupe, prévoyants, organisés, motorisés, il y a de fortes chances que nous perdions un peu de saveur à cette belle aventure. Partir seul, c'est ce qui fait rêver, à deux pourquoi pas d'autant que très vite on marche plus ou moins avec quelqu'un à qui on s'attache, à trois, sommes-nous déjà un groupe ? A quatre nous le somme, un petit groupe, mais un groupe avec déjà sa propre dynamique, au-delà de cinq bien sûr il faut vraiment prévoir les hébergements assez longtemps à l'avance.

Mais, ce n'est pas le groupe en tant que tel qui génère des difficultés sinon, ses bagages, son comportement éventuel replié sur lui-même, son importance l'obligeant à prévoir en perdant de la liberté, et son moyen de déplacement, à savoir la voiture, qui puisqu'on a de la place et qu'on ne porte plus nos sacs, fait que nous nous encombrons d'affaires nous éloignant de l'aventure recherchée.

Maintenant, un pèlerin ou une pèlerine seule faisant suivre sa valise de 20 kg est dans la même situation de dépendance en termes de liberté et de saveurs perdues qu'un groupe de dix personnes.

Le Bagage c'est l'aventure sans l'aventure !